Texte de Christiane Laforge
lu à la présentation de Louiselle Harvey-Otis
au Gala de l'Ordre du Bleuet, le 6 juin 2015

Femme de courage et de défis, Louiselle Harvey-Otis incarne la détermination, la vaillance et l’audace des pionniers venus s’établir au Saguenay–Lac-Saint-Jean. Son ancêtre, Gabriel Hervé, maître potier au XVIIe siècle, peut reposer en paix dans sa Vallée de la Loire, son art a franchi avec succès les générations. Et pourtant! Avant de concevoir une vie d’artiste, Louiselle Harvey avait un lourd héritage de labeurs et de malheurs à porter sur ses épaules de 16 ans.

Issue d’une famille plus que modeste, sa naissance à Girardville, le 24 octobre 1934, la destine à une existence où l’on crée chaque jour l’art de survivre. Orpheline de mère à l’âge de trois ans, elle apprend à sourire lors d’une escale de deux années auprès de son oncle Noël Desmeules et de sa tante Liliane. Un lien affectif qui sera l’ancre de sa force au cours d’une existence où l’école ne résiste pas aux assauts des exigences familiales. Adolescente, Louiselle va d’une parente à l’autre pour assurer les relevailles après chaque naissance. La mère en elle s’éveille au contact des nourrissons de ses tantes et cousines, ainsi que le désir de s’occuper des plus faibles. Mais les circonstances contrarient sans cesse ses projets. Sa jeunesse se déroule tour à tour à Normandin, Saint-Félicien, Saint-Edmond-des-Plaines, Chicoutimi pour finalement aboutir à Roberval, quand son père Léonard Harvey y fait l’acquisition d’une ferme en 1951.

Le destin de sa famille, racontée dans Au cœur de ma mémoire, récit autobiographique de Louiselle Harvey-Otis publié en 2013, réunit dans l’épreuve les éléments qui feront plus tard le bonheur de son art. La terre, l’eau et le feu. Son arrière-grand-père, Ferdinand, cultivateur à Chambord connaîtra le Grand feu de 1870 qui a dévasté 3 800 km2 de terre et de forêt entre Saint-Félicien et la Baie des Ha! Ha! Six ans plus tard, sa maison s’écroulera lors d’une inondation monstre à Roberval. Et son père Léonard, veuf deux fois, marié trois fois, passera par différents métiers avant son retour à la terre.

Rompue au travail — ménage, soins des enfants, soins des malades, fabrication de savon et même boucherie —, Louiselle, l’écolière qui préférait surtout les cours de dessin, se ressource dans les éclats de porcelaine des souvenirs maternels. Tandis que ses 20 ans s’épanouissent sous le regard amoureux de l’homme de sa vie, Léo-Georges Otis qu’elle épouse le 28 septembre 1957, c’est en fréquentant les Salons de métiers d’art que vibre son esprit.

Mais il faut subsister et affronter la vie. Le couple vivra le deuil de plusieurs enfants, rendant plus précieux encore leurs fils Pierre et François, nés lors de leur exil à Montréal. Pendant ce temps, l’ancienne téléphoniste de Bell se heurte au bilinguisme exigé à Montréal pour y poursuivre sa carrière. Elle sera vendeuse avant de se tourner vers la coiffure et ouvrir son propre salon à domicile pour finalement se retrouver à la tête de ses propres commerces, le Salon Louiselle à Saint-Lambert et le Salon Coiffure charmante sur Saint-Hubert à Montréal.

Cela ne l’empêche pas de suivre des cours de tissage, basse-lisse auprès de Carmen Poirier-Frawley et haute-lisse avec Pierre Legault. «Je serai potière le jour où j’aurai des sous, promet-elle. Mais aujourd’hui, je tisserai ma vie de fil, de bobines et de cordelettes.»

Elle tisse si bien que son retour à Roberval où elle bâtit maison sur la terre de son père sonne l’heure de sa véritable carrière. De 1973 à 1979, elle aménage un atelier dans le sous-sol et vend son travail à la boutique Le Godet, du couple Léonard Simard et Colette Laroche. Consciente de l’importance d’élargir sa clientèle, l’artiste mise un emprunt conséquent afin de participer au Salon des Métiers d’art de Québec. Quitte ou double, ose-t-elle. Les premiers jours prédisent une catastrophe. Mais un de ses manteaux séduit l’œil avisé d’une animatrice qui le fera porter par un modèle à son émission de télévision. Louiselle Otis, tisserande est lancée. Pendant que Louiselle Harvey rêve toujours de poterie.

Menant de front son engagement comme bénévole au Centre populaire de sa ville ainsi qu’à l’Aféas (association féminine d’éducation et d’action sociale) elle suit des cours de poterie auprès de Reynald Gingras de l’École de poterie Sainte-Catherine à Loretville et de Lucien Desmarais à Port-au-Persil qui l’initie à la technologie des glaçures. Elle participe à de nombreuses expositions, récoltant prix et honneurs à profusion, affirmant son attachement à sa région en créant ses célèbres bleuets de porcelaine.

Son succès ne la rend que plus sensible à l’importance de doter les artisans de sa région de structures favorisant leur rayonnement. Cofondatrice de la Corporation des Métiers d’art du Saguenay–Lac-Saint-Jean en 1978, elle y cumule les fonctions de jury, animatrice, vice-présidente et finalement présidente en 1991. Membre du jury pour le ministère des Affaires culturelles au programme de soutien à la création, elle est représentante du Comité des régions pour le Conseil des métiers d’art du Québec. En 2005, elle contribue à la fondation du Regroupement des artistes et artisans de Roberval, se disant qu’il faudra bien un jour prendre sa retraite. Fermer boutique oui, mais sans renoncer aux couleurs sous forme d’aquarelles. Lorsqu’elle regarde la longue route de sa vie, Louiselle Harvey-Otis éprouve un vent de nostalgie. Dame fortune, pour ne pas dire une loterie, balaye toutes ses réticences. Voici venu le temps des grands voyages pour cette « porcelainière magnifique qui fabrique des lampes de dentelle », comme la décrit Danielle Dubé dans Le tour du Lac en 21 jours. Une artiste qui a tissé sa vie au fil du courage, de la détermination et de la générosité.


Le 6 juin 2015
Louiselle Harvey-Otis

Tisserande, céramiste, porcelainière,
Initiatrice dévouée aux métiers d’art
fut reçue membre de l’Ordre du Bleuet

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lundi 22 juin 2015

LOUISE HARVEY-OTIS SUR VIDÉO AU GALA 2015 DE L'ORDRE DU BLEUET


LOUISELLE HARVEY-OTIS


Quelques minutes pour se souvenir
d'un grand moment

Gala 2015 de l'Ordre du Bleuet





Réalisation Ariel Laforge
Texte Christiane Laforge
Lecteur Patrice Leblanc



Avis à ceux qui écouterons la vidéo : 
Deux erreurs se sont malencontreusement glissées dans le texte, à savoir la date du mariage de Louiselle. Il faut entendre 1957 et non 1954. Quant à son maître pour le tissage en haute-lisse, il s'agit de Lucien Desmarais et non Pierre Legault. Monsieur Legault lui a enseigné la technologie des glaçures à Port-au-Persil.

Nous prions Mme Harvey-Otis de nous excuser pour cet impair. Merci de nous en avoir avisé.



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2013, lancement de sa biographie

Cœur de ma mémoire




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L'intensité et la qualité de la vie culturelle et artistique au Saguenay-Lac-Saint-Jean est reconnue bien au-delà de nos frontières. Nos artistes, par leur talent, sont devenus les ambassadeurs d'une terre féconde où cohabitent avec succès toutes les disciplines artistiques. Cet extraordinaire héritage nous le devons à de nombreuses personnes qui ont contribué à l'éclosion, à la formation et au rayonnement de nos artistes et créateurs. La Société de l'Ordre du Bleuet a été fondée pour leurs rendre hommage.La grandeur d'une société se mesure par la diversité et la qualité de ses institutions culturelles. Mais et surtout par sa volonté à reconnaître l'excellence du parcours de ceux et celles qui en sont issus.